Festival de Jeux Cannes 2019

L'idée d'un festival exclusivement consacré aux jeux est née au milieu des années 80, à une époque où la ville de Cannes cherchait à maintenir ouvert son Palais des festivals en hiver. « Ce positionnement n'était pas complètement farfelu, car il y avait une vraie tradition ludique dans la commune : des clubs de bridge dynamiques, un club d'échecs qui a vu passer des champions internationaux (comme Joël Lautier ou Étienne Bacrot, NDLR), des amateurs de backgammon, notamment parmi nos visiteurs moyen-orientaux », raconte Nadine Seul.

 

La première année, en 1986, le festival ne comptait qu'une dizaine d'exposants et avait attiré 10 000 visiteurs. Trois décennies plus tard, ce sont plus de 300 professionnels qui se pressent au Palais des festivals pour présenter à plus de 100 000 curieux quelques-unes des 1 000 nouveautés qui paraissent chaque année dans ce domaine. On y retrouve les géants du secteur : Ravensburger, qui s'apprête à sortir un jeu d'adresse réinventant le chamboule-tout (Medieval Pong), Hasbro ou encore les français Asmodée, Djeco et Janod. Mais aussi des acteurs plus petits (Iello, Matagot, le Scorpion masqué, les éditions Lui-même). Si l'univers est largement enfantin, on s'étonne de découvrir, au détour d'une allée, un stand de la marque « Pornhub » qui délaisse, un moment, la production et la diffusion sur Internet de films pornographiques pour explorer l'univers des jeux de plateau.

Cérémonie d'ouverture

 

Comme son homologue dédié au septième art, le Festival des jeux compte une cérémonie de remise de prix. Elle se tient traditionnellement la veille de l'ouverture du festival et se déroule, comme pour le cinéma, dans le grand auditorium Louis-Lumière. Mais l'ambiance y est bien plus décontractée. Dans la salle comble, pas de robe du soir ni smoking. L'uniforme est plutôt composé d'un tee-shirt, d'un jean et de baskets. Les hôtes de la soirée, vedettes dans le monde du jeu (Marcus et Monsieur Phal), multiplient blagues et devinettes face à un auditoire hilare.

La palme d'or est remplacée par trois as d'or. Ces récompenses, en forme de petits dés en cristal, ont été remises cette année à trois jeux très différents. Dans la catégorie enfants, c'est Mr Wolf des Français Marie et Wilfried Fort qui a été honoré. Ce jeu, édité par Blue Orange, s'inspire du principe du Memory : des animaux de la ferme s'y dissimulent derrière des fleurs pour échapper au loup. Il faut les retrouver. Autres primés  ? Une production polonaise (Détective, traduit en français et distribué par Iello), qui propose aux joueurs de conduire une enquête policière. Et un concept autrichien qui revisite le jeu de cartes « coopératif » (The Mind, importé en France par Oya).

 

 

 

Le jury de l’As d’or, le principal prix francophone remis chaque année à Cannes, a rendu son verdict : The Mind, Detective et Mr Wolf.

Ne pas s'arrêter à l'humour potache des participants ni à leur mise parfois surprenante... beaucoup sont déguisés. Certains des participants de ce festival original affichent des CV impressionnants. Wolfgang Warsch, l'auteur de The Mind, lointain cousin du Uno, est ainsi un chercheur en biologie moléculaire qui a pris une année sabbatique pour mettre au point son jeu dont la règle apparaît faussement simple : chaque joueur doit se débarrasser de ses cartes dans l'ordre croissant sans communiquer, ni par la parole ni par le geste, avec les autres participants. À l'usage, c'est, en effet, plus compliqué qu'il n'y paraît.

Alexandre Poyé, qui fait des démonstrations de deux jeux de cartes qu'il a inventés (dont un désopilant Ça suffit, où les joueurs se glissent dans la peau d'écoliers qui doivent éviter de se faire punir par leur maîtresse), est quant à lui ingénieur de recherche au CNRS. Un peu plus loin, Gilles Jayne, professeur au lycée français d'Agadir, fait découvrir un jeu de diplomatie proposant de comprendre la complexité de la scène géopolitique moyen-orientale en jouant avec un dérivé de Risk. Les deux inventeurs espèrent trouver à Cannes un éditeur.

Pépinière de talents

 

C'est en effet l'une des autres spécificités de cette manifestation : dans un bâtiment, voisin du Palais du festival, un « off » ambitionne de mettre en contact auteurs, parfois débutants, et professionnels. Des centaines de personnes viennent présenter ici le jeu qu'elles ont mis au point. Et des milliers de visiteurs les testent, chaque jour, jusqu'au milieu de la nuit (la salle ferme ses portes à 4 heures du matin). Parmi eux, des représentants de grands groupes à l'affût du succès de demain.

 

 

Grâce aux sites de financement participatif, certains de ces auteurs tentent l'aventure tout seuls. Les succès récents de Blanc-manger Coco, Conan ou encore Exploding kittens témoignent du fait que certains projets peuvent rencontrer leur public sans être commercialisés par les grands groupes traditionnels. « Mais attention au miroir aux alouettes. Si l'on parle de deux ou trois réussites, il ne faut pas oublier aussi que certains auteurs investissent beaucoup dans ces opérations, qui nécessitent un important marketing, sans rentrer dans leurs fonds », met en garde Wladimir Vatine, fondateur de Buzzy Games